Introduction
Le 13 juin 2025 à Béziers, s’est tenue la seizième édition des Heureuses Coïncidences de l’association Lézigno HC16 . Cycle annuel de conférences porté depuis 2006 par l’association Lézigno, mécénat culturel de Technilum à l’initiative d’Agnès Jullian, ce rendez-vous est devenu en vingt ans l’un des forums les plus singuliers de la profession : un lieu où l’éclairage dialogue avec l’architecture, le design, l’art et le paysage, sans hiérarchie ni complaisance.

En tant que concepteur lumière spécialisé dans la mise en lumière du patrimoine, je suis un fervent participant depuis la première édition, et membre Mécène de l’association. suis cette année passé dans le désormais iconique canapé vert des intervenants. Le thème À deux c’est mieux, n’était pas une question mais bien une affirmation…

et quand Agnès Jullian m’a proposé cet exercice en novembre 2023, je me suis dit « Ah!! , comment faire moi qui revendique de travailler mes projets seul depuis désormais 10 ans! « . J’ai donc choisi d’inviter Hélène Foglar, écologue, cofondatrice de l’atelier Athéna-Lum, à dialoguer avec moi, sous la modération de Michèle Larüe-Charlus.
Le sous-titre de notre intervention disait précisément ce que j’avais envie de raconter : de l’antinomie à la complémentarité.
Comment naît ce binôme improbable
Pendant plusieurs années, nous nous étions croisés sur LinkedIn, où nous réagissions aux mêmes publications avec des avis souvent opposés. Moi je défendais l’éclairage « éclairer, c’est sculpter de l’ombre », avec l’envie de magnifier l’architecture la nuit. Elle, en face, ramenait toujours dans la conversation le rappel patient de ce que la lumière artificielle inflige au vivant. Études scientifiques à l’appui, méta-analyses, jamais de posture, toujours de l’argument.

Quand on a l’esprit curieux comme moi, on finit par aller voir et lire les références qu’on vous envoie. Et on évolue. Honnêtement, à l’époque, Hélène et son associé David Loose avaient déjà fait plus de pas vers le monde de l’éclairage que moi vers celui de l’écologie nocturne. Un soir je les ai suivi sur un site ou ils intervenaient pour voir et comprendre leur travail. Quelques temps plus tard, alors que j’étais sollicité dans un concours sur invitation, je l’ai appelée, pour lui proposer de compléter l’équipe meme si la compétence écologue n’était pas demandée. Mais le sujet était passionnant : la mise en lumière d’un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO dans un cadre naturel important, oeuvre visionnaire de Claude-Nicolas Ledoux : la Grande Saline d’Arc-et-Senans. Hélène m’a immédiatement confirmé les enjeux environnementaux : « Un mètre de guano dans les combles ». « La plus grande coloniesde grands rhinolophes de la région nichait dans le bâtiment d’entrée. » Et cette donnée était inconnue au programme, alors qu’elle était un point d’entrée important.
Nous avons construit notre réponse autour de cet enjeu, avec une mise en avant forte . La consultation nous a échappé sur le critère du moins-disant, sans que notre proposition écologique ne pèse dans l’arbitrage final. Mais le binôme, lui, était scellé. Avant de me lancer dans cette collaboration, Hélène m’avait posé une condition sans détour : « pas de greenwashing ». C’est devenu un implicite commun: que les propositions de l’écologue influent sur le construction du projet, de son concept ou de sa temporalité.
La méthode : un écologue à parité, pas en alibi
La conception lumière est un métier hybride, à mi-chemin entre la technique et l’art. Depuis des années, on nous demande de faire des choses qui débordent largement de notre coeur de métier : du design de mobilier, de l’urbanisme nocturne, de la structuration d’espace. Et désormais, les maîtrises d’ouvrage ajoutent une nouvelle ligne au cahier des charges : « n’oubliez pas la biodiversité ». Phrase souvent vague, rarement budgétée, presque jamais accompagnée d’une expertise réelle.
Notre conviction, avec Hélène, est qu’on ne traite pas cet enjeu en cochant une case. Il faut un écologue spécialisé sur la lumière, présent dès la conception, et travaillant à parité avec le concepteur. Pas un sous-traitant, pas une caution. Un égal. C’est ainsi que je travaille depuis dix ans, en m’entourant de spécialistes que je considère comme mes pairs, qu’il s’agisse d’un fabricant de projecteurs, d’un infographiste ou d’un écologue. Le rapport patron-collaborateur n’a pas sa place dans cette manière de faire.
L’écologue, idéalement, devrait être mandaté directement par la maîtrise d’ouvrage, comme un AMO, plaçant les enjeux au stade du programme. Dans la réalité, ce n’est presque jamais prévu. Il faut donc parfois inventer le dispositif soi-même, quitte à revoir la répartition des honoraires au sein de l’équipe et à faire le pari que cette approche fera la différence. Sur deux concours majeurs récents, ce pari s’est révélé payant.

Lausanne : une cathédrale millénaire et quatre enjeux faune
Pour le concours de mise en lumière de la Cathédrale de Lausanne en 2024, le cahier des charges suisse réclamait un concepteur lumière et un bureau d’études, point. Le sujet biodiversité était mentionné, mais en une ligne, sans portage opérationnel. J’ai décidé d’y répondre proactivement en intégrant Hélène à mon équipe en tant qu’AMO écologue, comme si la ville l’avait elle-même mandatée. Elle est venue sur site, a analysé l’existant, a regardé mon projet, et a remis ses propres préconisations au comité de Pilotage sur l’existant et sur mon projet … pour arbitrage.
Hélène a identifié quatre enjeux majeurs : le martinet à ventre blanc qui niche sur la cathédrale et qu’un éclairage nocturne perturbe, le faucon pèlerin pour qui des nichoirs avaient été installés mais rendus peu attractifs par des dispositifs anti-pigeons mal placés, les chiroptères dont le potentiel d’accueil restait à reconquérir, et surtout la migration des oiseaux sur le couloir du lac Léman, axe migratoire majeur où même les espèces diurnes voyagent de nuit et se laissent piéger par les sources lumineuses, particulièrement par temps de brouillard.
De ces analyses sont sortis des choix de projet concrets, défendables, communicables. Une façade de la cathédrale, en continuité d’une colline boisée qui sert de falaise de substitution à la nidification, sera complètement éteinte environ six mois par an. Ce n’est pas une lubie de concepteur : c’est une décision argumentée par une analyse fine des taxons en présence.
Mais quand je dis taxons, j’inclus l’humain, qui a aussi ses besoins propres : moments de sociabilisation avec un éclairage plus dense, temps de repos, et retour à l’identité religieuse de l’édifice quand celui-ci s’éteint pour ne laisser transparaître que sa lumière intérieure.
Sur le plan technique, nous avons fait un usage systématique des projecteurs à gobos, qui permettent de découper le faisceau au gabarit exact du bâtiment et d’éviter les fuites vers le ciel. Niveaux d’éclairement et de luminance les plus bas possibles. Sur les températures de couleur, le principe des écologues est simple et tient en une règle : plus la température est chaude, mieux c’est, et surtout pas de pic dans le bleu, qui est le marqueur du jour pour l’ensemble du vivant et le perturbateur le plus violent des rythmes biologiques. La règle souffre des exceptions, parce qu’il faut parfois des lumières plus blanches pour des raisons d’esthétique ou de confort. C’est là que le compromis entre concepteur lumière et écologue nocturne intervient, en pleine conscience et sous l’arbitrage final du client.
Avignon : un site UNESCO sous contraintes
Le projet de mise en lumière du Palais des Papes à Avignon, dont nous avons remporté le concours en 2024, est une autre histoire. Le contexte est d’une rare complexité : site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, projet de fin de mandat, calendrier serré pour une inauguration avant fin 2026, double tutelle des services de l’État et de la municipalité avec des attentes parfois divergentes. Comme à Lausanne, nous sommes allés sur le terrain pour identifier les enjeux. Le défi ici tient à l’imbrication urbaine: isoler l’impact lumineux du Palais de celui de toute la ville d’Avignon, avec son pont, ses quais, son corridor Natura 2000 le long du Rhône, est strictement impossible. Idéalement, l’éclairage du Palais devrait s’inscrire dans une réflexion d’échelle communale. Nous faisons au mieux dans l’espace et le temps qui nous était donné.
Une contrainte devenue une opportunité : Le jardin du Rocher des Doms, adjacent à la place (Agence ALEP) restait en fond de place une zone volontairement laissée dans l’obscurité. Il fallait donc assurer une transition entre la partie éclairée et cette lisière sombre, sans que l’une ne trahisse l’autre. L’enjeu de limitation de la pollution lumineuse, déjà central sur un site UNESCO, devenait ici doublement sensible : toute fuite vers le ciel ou vers le jardin compromettait à la fois l’écologie nocturne du lieu et le travail du paysagiste spécialisé dans l’aménagement des sites à vocation naturaliste.
D’où le choix systématique de l’éclairage au gobo, qui permet de découper le faisceau au gabarit exact de la façade, de supprimer net les flux envoyés vers le ciel et de préserver la pénombre là nous le souhaitons. Au-delà de cette rigueur géométrique, nous avons construit une dégressivité des effets sur toute la longueur de la place : intensité plus affirmée en partie basse, là où se concentrent les usages, puis décroissance progressive vers la partie haute jusqu’à rejoindre l’obscurité du jardin. Cette progression se décline aussi dans la verticalité du site : les pieds de façades naissent dans la pénombre et ne s’éclairent progressivement qu’au-dessus de quatre mètres, hauteur à laquelle l’oeil est protégé de tout phénomène d’éblouissement. L’ombre n’est plus ce qui reste, elle devient ce qu’on protège.
« Faut-il éteindre la ville ? »
Pendant la conférence, Michèle Larüe-Charlus nous a posé LA question d’actualité : « que répondre aux élus qui décident d’éteindre l’éclairage public, le plus souvent au nom des économies d’énergie ? »
Pour ma part, Il n’y a pas de réponse unique, et c’est précisément là que se joue notre métier. La situation d’un village de deux cents habitants n’a rien à voir avec celle d’une métropole. Éteindre complètement une grande ville me paraît audacieux, voire contre-productif : une ville est d’abord faite pour ses usages humains, et la concentration des enjeux écologiques s’y joue surtout autour des cours d’eau, des alignements d’arbres et des parcs. Personnellement, je préfère mille fois un maire qui me demande d’éteindre à 22 heures, parce qu’avec lui on peut s’asseoir et discuter du juste compromis, à un maire qui me parle d’arbres phosphorescents ou d’éclairage par bioluminescence comme solutions d’avenir. Ces fausses promesses, j’ai déjà dit ce que j’en pensais ailleurs et je n’ai toujours pas changé d’avis : arrêtons le bullshit.

La technologie LED, malgré tous les excès qu’on lui doit, a aussi rendu possibles des dispositifs de pilotage très fins : régulation programmée par horloge avec paliers, détection de présence, abaissement à 5 % voire 1 % du flux selon les zones et les heures. Et même à 1 % du flux d’origine, on y voit largement mieux qu’une nuit de pleine lune. Les outils existent. Ce qui manque encore, c’est le temps long du dialogue politique, et la volonté de ne pas tout trancher au seul critère du calendrier électoral.
Pourquoi je raconte tout ça ?

Sous le chapitre intitulé « Éloge de la technique » par Michèle Larüe-Charlus (Modération des HC16) , Hélène Foglar (Athéna-Lum), Jean-Yves Soetinck (L’Acte Lumière), avons exploré ce que peut produire la rencontre entre conception lumière et écologie nocturne. « À 2 c’est mieux », Heureuses Coïncidences HC16, Lézigno, 13 juin 2025.
Ce que la conférence Heureuses Coïncidences HC16 a permis, en réunissant pendant une journée des architectes de renom, des artistes, des paysagistes, un archiprêtre, des designers et des concepteurs lumière, c’est de remettre en circulation une idée simple : aucune discipline, aujourd’hui, ne peut prétendre traiter seule la complexité des espaces publics nocturnes. La lumière n’échappe pas à la règle. Le concepteur lumière qui voudrait rester seul face à la complexité de ce monde est déjà une figure du passé, et tant mieux !
Travailler avec un écologue ne consiste pas à renoncer à l’ambition esthétique. Cela consiste à fonder cette ambition sur une connaissance réelle du vivant, à transformer chaque choix d’intensité, de température, d’orientation et de temporalité en décision argumentée.
Cela consiste, au fond, à prendre le métier au sérieux. « Éclairer, c’est sculpter de l’ombre ».
Et l’ombre, on s’en aperçoit avec le temps, est aussi habitée que la lumière.

Crédits
- Crédits photographiques : Hugo DaCosta pour l’Association Lézigno et L’Acte Lumière
- Conférence : À 2 c’est mieux, Heureuses Coïncidences HC16, 13 juin 2025
- Lieu : Domaine de Lézigno, Béziers
- Organisation : Association Lézigno, mécénat culturel de Technilum
- Présidente Lézigno et Technilum : Agnès Jullian
- Coordination et modération : Michèle Larüe-Charlus