Le 11 mars 2026, sur le stand Signify (Hall 5.1, B50) du salon Light + Building de Francfort, Light Collective et [d]arc media ont réuni sept concepteurs lumière pour célébrer les 50 itérations de la BucketList : la carte blanche, antépénultième page de chaque numéro d’arc magazine depuis fin 2017. Parmi les speakers invités : Katia Kolovea, Beata Denton, Linus Lopez, Kevin Grant, Magali Mendez, Matt Waring (rédacteur en chef d’arc) et moi-même, seul Français à avoir participé à cette collection en 50 numéros.
De la page à la scène
En février 2025, ma BucketList #44 paraissait dans arc Lighting in Architecture magazine numéro 144.
Une page, une photo, cinq questions, une citation de Leonard Cohen.
Quelques mois plus tard, Sharon Stammers, Martin Lupton et Matt Waring m’ont proposé de venir raconter cette image de vive voix, devant un public de pairs, à l’occasion du salon pour fêter la 50eme et dernière image de cette collection, qui désormais poursuit sa route sous un nouveau concept « My Light ».
Passer de la page imprimée à la scène, c’est un exercice différent… très différent.
Sur le papier, le format impose sa concision. À l’oral, il faut ouvrir les portes que le texte avait à peine entrebâillées. L’exercice se complique un peu quand on le fait dans un anglais que la politesse internationale qualifiera de « courageux » 😉
Voici, en français, la réflexion que j’ai voulu partager ce jour-là.

Un rai de lumière, un matin de juin

Tout est parti d’un matin dans une chambre d’hôtel. Le soleil se levait. Un interstice entre deux rideaux mal joints laissait entrer un mince faisceau de lumière qui n’avait rien de fixe. Il se déplaçait lentement, dessinait des motifs changeants au plafond, traduisait par ses nuances et ses épaisseurs un paysage extérieur invisible mais intensément présent.
En regardant ce simple effet, un souvenir d’enfance très ancien est remonté. Ces moments de sieste l’après-midi, entre veille et sommeil, où le monde extérieur entre dans la pièce par de petits mouvements de lumière et vous appelle. Des sensations très calmes, très spécifiques.
On ne s’en souvient pas comme d’un fait, on les ressent à nouveau comme si le temps s’abolissait subitement.
C’est quelque chose d’important pour qui travaille avec la lumière : certains effets lumineux restent gravés en nous très longtemps. On n’y pense plus, puis un jour, un reflet, un rayon, un mouvement de lumière surgit, et toute la sensation revient intacte.
De Chris Fraser à l’allégorie de la caverne de Platon
Dans cette chambre d’hôtel, j’ai aussi pensé aux installations de Chris Fraser. Dans son travail, un seul rai de lumière suffit à définir un espace. Il révèle le volume, l’atmosphère, des limites qui ne sont pas construites mais simplement rendues visibles par la lumière.
Et puis l’allégorie de la caverne de Platon s’est aussi imposée, retournée comme un gant. Dans le récit original, les prisonniers ne voient que des ombres et les prennent pour la réalité et réfutent l’existence d’un là-bas . Mais ici, ce n’étaient pas des ombres. C’était de la lumière, et c’était une invitation, une envie à découvrir. Et pourtant, en observant attentivement ces reflets, on pouvait deviner beaucoup de choses du monde qui les produisait : la luminosité générale du lieu, la couleur de la pierre de Provence, la présence des arbres, l’ondoiement blanc froid de la piscine en contre-bas.

Stand Signify, 11 mars 2026. Photo : Pierre Reinisch
Les paupières fermées au soleil
Beaucoup de souvenirs lumineux de l’enfance naissent de situations très simples. Une porte entrouverte la nuit. Vos parents sont encore éveillés dans le salon, mais vous, on vous a envoyé dormir. Sous la porte, un mince trait de lumière apparaît. Ce n’est qu’une ligne, mais elle crée tout un espace émotionnel : la curiosité, le réconfort, peut-être un peu de solitude, mais aussi la sécurité.
Et puis il y a les siestes d’été. On est allongé en plein jour, les yeux fermés. La lumière traverse les paupières, atteint la rétine. Quand on rouvre les yeux, pendant quelques secondes, les couleurs du monde paraissent étranges, presque irréelles. Cette expérience m’a toujours fait penser aux espaces de James Turrell. Dans ses installations, on reste un certain temps immergé dans une seule couleur de lumière. En quittant la pièce, la perception reste imprégnée de cette couleur, et le monde extérieur apparaît différent pendant un bref instant.
Ce que Turrell construit avec des moyens considérables, nous l’avons tous vécu enfants, gratuitement, les paupières fermées au soleil. La différence, c’est que Turrell en a fait un art. Ce que j’ai voulu dire à Francfort, c’est que la matière première de cet art existe déjà en chacun de nous, dans ces micro-expériences de lumière que la mémoire conserve sans qu’on le sache.
Pourquoi ces petits moments comptent
C’est pour cela que je tiens tant à ces instants simples et ordinaires. Ils relient mémoire, perception et connaissance. Ils nous aident à comprendre la lumière non seulement avec l’esprit, mais avec le corps entier et les émotions. Pour un concepteur lumière, c’est un rappel essentiel : avant les calculs de luminance, avant les choix de température de couleur, avant les gobos et les protocoles DALI, il y a cette expérience première, universelle, de la lumière qui entre par une fissure.
« There is a crack in everything. That’s how the light gets in. » Leonard Cohen, Anthem
Cette fissure, cet interstice, cette petite imperfection, c’est exactement ce qui crée la profondeur. C’est ce qui permet à la lumière d’entrer. Et parfois, c’est ce qui transforme un moment ordinaire en quelque chose d’inoubliable. Éclairer, c’est sculpter de l’ombre. Mais c’est aussi savoir laisser passer le jour par les failles.

De gauche à droite : Événement BucketList, stand Signify, Light + Building, 11 mars 2026. Photo : Pierre Reinisch
Voir la captation de l’événement
La captation vidéo de l’événement BucketList à Light + Building 2026 est disponible en ligne. Mon intervention se trouve en fin de programme.
- Voir l’intégralité des interventions de la BucketList
- L’article sur la BucketList #44 publiée dans arc magazine
- L’événement sur le site d’arc magazine
- La collection complète sur le site de Light Collective
Crédits
- Événement : BucketList — 50 itérations, Light + Building 2026, 11 mars 2026
- Lieu : stand Signify, Hall 5.1, B50, Messe Frankfurt
- Organisation : Light Collective (Sharon Stammers et Martin Lupton) en partenariat avec [d]arc media
- Speakers : Katia Kolovea, Beata Denton, Linus Lopez, Kevin Grant, Magali Mendez, Jean-Yves Soetinck, Matt Waring
- Texte original de la BucketList #44 et photographie : Jean-Yves Soetinck, L’Acte Lumière
- Publication originale : arc magazine, Issue 144, février/mars 2025
- Captation vidéo : [d]arc media / Light Collective