Du 3 au 5 octobre 2024, j’ai participé à la deuxième édition de Going Dark, un workshop international organisé par Traverso-Vighy Architetti et Light Collective dans le monastère d’Abbadia a Isola, sur la commune de Monteriggioni, au cœur de la Toscane. Trois jours à travailler la lumière d’un site patrimonial médiéval posé sur la Via Francigena*, dans un environnement rural largement préservé de la pollution lumineuse. Après vingt-huit ans de pratique en tant que concepteur lumière, c’était ma première participation à un workshop de ce format. Le ciel a été plus que voilé et la météo capricieuse et arrosée pendant la quasi-totalité du séjour, mais cela n’a rien enlevé à l’expérience.

Pourquoi Going Dark
Je suivais Light Collective depuis un moment et la thématique de cette édition m’intéressait directement : concevoir un éclairage responsable pour des espaces patrimoniaux tout en préservant l’obscurité et la voûte céleste. Dans ma pratique quotidienne de concepteur lumière, je travaille majoritairement en contexte urbain, là où l’obscurité totale n’existe plus et où la sobriété lumineuse se négocie au milieu d’un bruit de fond permanent. L’idée de passer trois jours dans un lieu protégé, à tester concrètement jusqu’où on peut descendre en intensité, m’a semblé une occasion de sortir de ma zone de confort. Pas d’inquiétude. L’envie d’aller voir ce qui se passe quand on retire les contraintes du contexte urbain.
Jour 1 — Entrer dans le noir
Le workshop s’est ouvert le jeudi 3 octobre en fin de matinée. Premier acte : une présentation des participants dans le noir, à la lueur d’une lampe torche rouge qui passe de main en main. On ne voit que celui qui parle. Le reste du groupe n’est qu’une présence dans l’ombre, une respiration, un accent.



Puis vient un moment que je n’attendais pas. La visite des sites de travail se fait en silence, sous la forme d’un Silent Play conçu par Carlo Presotto et Paola Rossi de La Piccionaia, un centre de production théâtrale. Casque immersif sur les oreilles, composition sonore dédiée, description commentée du lieu dans le casque tandis que nous déambulons, muets, dans le monastère en plein jour. Et dans la playlist, entre deux séquences de narration, une « Nocturne » de Chopin puis Patti Smith : « Because the Night ». L’ironie tendre d’écouter un hymne à la nuit en pleine lumière toscane d’octobre, au milieu d’un groupe de concepteurs lumière venus travailler l’obscurité. Le cadre était posé.




L’après-midi s’est poursuivie avec la présentation du ROLAN Manifesto, cadre de référence de l’éclairage responsable, puis la découverte du matériel fourni par les quatre fabricants partenaires. Quatre équipes internationales se sont formées, chacune associée à un site et à un partenaire. Notre équipe, six concepteurs lumière venus d’Italie, des Pays-Bas, de Russie, de Dubaï et de France, a hérité du cloître d’Abbadia a Isola, avec L&L Luce&Light comme partenaire technique.

Soir 1 — Jusqu’où descendre plus bas ?
En attendant la nuit, nous avons investi le cellier du monastère pour découvrir le matériel mis à disposition par L&L Luce&Light. Pré-tests, manipulation des optiques, familiarisation avec le pilotage Casambi. Puis, en quelques échanges rapides, nous avons posé un concept de mise en œuvre pour les quatre faces du cloître : quatre ambiances dégressives, de la face la plus révélée à la face presque rendue à l’obscurité.
À 21 heures, extinction totale de l’éclairage du village. Les frontales inactiniques rouges s’allument, seul éclairage de travail autorisé pour préserver l’adaptation de la pupille et apprécier les niveaux bas sans se tromper. La nuit devient l’outil de mesure.

J’ai toujours dit que la lumière se comprend « au cul du projecteur », dans la manipulation physique de l’appareil, pas sur un écran. Cette nuit-là, le principe s’est vérifié une fois de plus. Mise en place des appareils sur notre site, réglages, ajustements. Au sein du groupe, j’ai pris en charge la production d’un gobo découpé à la main dans un morceau de black foil pour le quatrième point de notre composition : deux cyprès et des étoiles. Le cyprès, arbre iconique de la Toscane, mais aussi arbre à la symbolique spirituelle forte, celui qui relie le sol au ciel. Ce n’est pas un hasard si c’est l’arbre des cimetières dans la tradition chrétienne. Le projeter sur le mur du cloître, sous un vrai ciel, avait du sens.
Puis est venu le travail d’optimisation : comment réduire encore les quantités de lumière distribuées. Nombre d’appareils, pilotage, repositionnement, bricolages optiques. Jusqu’où aller plus bas. À chaque palier, des mesures comparatives et le remplissage méthodique des feuilles d’évaluation des critères du ROLAN Manifesto. Constitution d’une base documentaire pour la restitution du lendemain. Prises de photos.
Et puis, miracle à l’italienne : alors que la météo avait été capricieuse et arrosée depuis notre arrivée, le ciel s’est dégagé en fin de soirée pour révéler la voûte céleste. Mesures du ciel nocturne. Visite des trois autres sites pour voir ce que les autres équipes avaient produit. Repliement.




Le cloître comme cheminement

Notre parti pris pour le cloître s’était construit autour d’une idée simple : traiter les quatre faces comme un parcours, avec quatre effets lumineux dégressifs. Pas un éclairage uniforme de déambulatoire, mais une progression. On entre dans une face plus révélée, on glisse vers une face plus retenue, puis vers une face à peine effleurée, puis vers une face presque rendue à l’obscurité. L’œil accompagne le mouvement, s’adapte au fur et à mesure, redécouvre son acuité nocturne.
C’est là que l’expérience devient concrète. Dans un contexte protégé comme celui du cloître, isolé des autres sources lumineuses, les niveaux que l’on peut atteindre sont drastiquement plus bas que ce que l’on pratique habituellement. Certains appareils ont été ramenés jusqu’à cinq pour cent de leur puissance nominale. On sait, intellectuellement, que l’œil humain est capable de s’adapter à des ambiances très faibles. Mais l’expérimenter sur le motif, voir un groupe de six concepteurs ajuster ensemble un projecteur à cinq pour cent et reconnaître que c’est suffisant, que c’est même parfois trop, produit un effet qu’aucune lecture ne remplace.
Jour 2 — Restitutions et crépuscule
La matinée du vendredi a été consacrée à la préparation des restitutions devant l’assemblée des quatre équipes. L’après-midi, conférences sur les enjeux de l’obscurité nocturne.
Puis le soir est venu le moment que je retiens comme le plus marquant du workshop : la promenade au crépuscule vers le village de Monteriggioni. On part dans le jour. On arrive dans la nuit. La lumière du ciel bascule, l’œil s’adapte, le paysage se recompose autour de silhouettes. Pas de lampe. Pas de commentaire. Juste la marche et la transition. Le repas qui a suivi, à la bougie, a achevé de souder le groupe.

On part dans le jour, on arrive dans la nuit. Photo : widespacestudio
Jour 3 — Fabricants et au revoir
Le samedi matin a été consacré aux présentations des fabricants partenaires, puis au repas d’au revoir.

Ce que je venais chercher
Je venais chercher des réponses sur la sobriété lumineuse. Jusqu’où descendre ? À partir de quel seuil une mise en lumière cesse-t-elle de servir son sujet ? Qu’est-ce qu’on perd, qu’est-ce qu’on révèle autrement quand on retire de la puissance ? Le workshop a commencé à répondre, mais il a surtout fait surgir d’autres questions, plus intéressantes.

Si dans un contexte totalement protégé on peut descendre à cinq pour cent, que devient cette liberté une fois revenue en ville ? Comment transposer cette lecture de l’obscurité, cette discipline de l’œil nocturne, dans un projet de place urbaine où la pollution lumineuse ambiante impose un plancher incompressible ? Dans un projet où l’on reste soumis à l’impact de lumières privés (vitrine, enseignes, intérieurs, dispositifs mobiles (phares , y compris de mobilités individuelles (trottinettes, vélo), car quand l’oeil est ébloui, le temps de réadaptation est beaucoup plus long)… À partir de quand la sobriété lumineuse passe-t-elle de la contrainte subie à la proposition assumée ? Et surtout, comment faire entrer le besoin d’obscurité dans la conversation avec une maîtrise d’ouvrage qui commande, par réflexe, une mise en lumière « généreuse » ?
Ces questions, je les ramène avec moi. Je tâcherai d’y revenir, à froid, dans un second article de récapitulation. En attendant, je retiens une chose : le besoin d’obscurité n’est pas un supplément d’âme, c’est une dimension du projet au même titre que l’intensité, la température de couleur ou l’orientation. Sur le sujet, j’avais déjà écrit il y a quelques années un article sur la persistance nocturne de la séparation entre Berlin-Est et Berlin-Ouest, publié sur Light Zoom Lumière. La question de ce que l’obscurité raconte n’est pas neuve pour moi. Going Dark l’a simplement rendue plus tangible.
Pour aller plus loin
- Going Dark — site officiel du workshop
- Light Collective
- L&L Luce&Light — partenaire technique de notre équipe
- ROLAN Manifesto
- La Piccionaia — compagnie du Silent Play « Alla ricerca del buio »
* Via Francigena : Chemin de pélerinage de Canterbury à Rome 3200km , 5 Pays , Classé Itinéraire culturel du Conseil de l’Europe.
Crédits
- Organisation : Traverso-Vighy Architetti (Paola vighy, Giovanni Traverso) et Light Collective (Sharon Stammers, Martin Lupton)
- Silent Play « Alla ricerca del buio » : Carlo Presotto et Paola Rossi, Compagnie La Piccionaia
- Partenaire technique de l’équipe « cloître » : L&L Luce&Light
- Lieu : Monastère d’Abbadia a Isola, Monteriggioni, Toscane
- Dates : 3 au 5 octobre 2024
- Équipe cloître : six concepteurs lumière venus d’Italie, des Pays-Bas, de Russie, de Dubaï et de France
- Photos : Jean-Yves Soetinck et widespacestudio